Paris, 17-02-2004

POSITION DE L’ASSOCIATION POUR LA QUALITÉ DE LA SCIENCE FRANçAISE DANS LE CADRE DU DÉBAT SUR L’AVENIR DE L’ÉCOLE

 

Bien que le débat sur l’avenir de l’école en France ne concerne pas, au sens strict, l’enseignement supérieur, L’Association pour la Qualité de la Science Française (QSF) se sent concernée et a souhaité adresser une contribution et participer à ce débat national. En effet :

I – LES ATTENTES DES UNIVERSITAIRES VIS-À-VIS DES DIPLOMÉS DE L’ENSEIGNEMENT SECONDAIRE

Les universitaires sont nombreux à déplorer ce qu’ils considèrent comme des lacunes graves dans la formation des diplômés de l’enseignement secondaire qui s’inscrivent à l’université.

Tous les ministres successifs ont répondu que " le niveau n’avait pas baissé ", voire qu’il avait monté et il s’est trouvé des scientifiques connus pour accréditer cette affirmation à la suite d’enquêtes. QSF ne croit nullement à cette affirmation et met en doute l’honnêteté intellectuelle des dites enquêtes. Certes, les bacheliers actuels ont acquis certaines connaissances que ne possédaient pas leurs aînés, soit que ces connaissances n’existaient pas alors (par exemple en informatique), soit qu’elles aient pris une importance nouvelle qui s’est traduite dans les programmes du collège et du lycée. Mais ces progrès sont loin de compenser les immenses carences apparues dans des domaines fondamentaux. On peut avancer que la formation de base repose sur un petit nombre de disciplines - le français, les mathématiques et l’histoire - qui ouvrent les portes à toutes les autres disciplines et aux champs du savoir qui ne sont pas disciplinaires (la santé, les sciences de l’ingénieur, l’architecture, etc.). Or, les carences sont particulièrement graves dans ces trois domaines :

On objectera que certaines de ces évolutions étaient inévitables compte tenu du niveau des élèves. Certes, la souhaitable démocratisation de l’enseignement secondaire a conduit à accueillir dans les collèges puis dans les lycées, à côté de jeunes qui en étaient auparavant exclus pour des raisons économiques et sociales et non pour leurs qualités intellectuelles, d’autres jeunes qui n’ont pas les qualités intellectuelles des élèves admis dans le secondaire avant la brutale montée des effectifs provoquée par cette démocratisation. Mais, face à cette hétérogénéité des collégiens et des lycéens, souhaitable sur le plan social mais problématique sur le plan pédagogique, le trop fameux collège unique apparaît comme une réforme intervenue à contretemps. Il est clair que ce collège unique ne peut conduire qu’à placer les moins aptes intellectuellement en situation d’abandon et de rejet, ou au contraire les plus aptes en situation de frustration. En pratique, le collège souffre de l’un et l’autre de ces inconvénients. Loin d’être plus démocratique, il marginalise les plus faibles et empêche d’émerger les plus doués et les plus méritants. Il a fallu quarante ans pour que ce diagnostic soit largement accepté, y compris par une majorité des enseignants du secondaire malgré les compréhensibles réticences idéologiques de leurs organisations syndicales.

QSF affirme clairement son souhait de voir le collège unique abandonné ou au moins profondément réformé. L’objectif doit être de conduire à la fin du collège chaque élève à un second cycle adapté à ses goûts et à ses capacités, et ceci sans ressentir cette orientation comme un échec. Il doit être aussi de permettre aux plus doués, aux plus travailleurs, de suivre un enseignement qui les stimule intellectuellement et qui les prépare culturellement à suivre par la suite un enseignement ambitieux et exigeant.

Un autre point-clé est la place des connaissances. Si l’enseignement primaire et secondaire a pu, à certaines époques, paraître trop exclusivement orienté vers l’acquisition de connaissances, faisant une trop large place à la mémoire (le " par cœur "), il est clair que le balancier a été poussé beaucoup trop loin en sens inverse. D’abord, il convient de réhabiliter l’entraînement de la mémoire. Quels que soient les outils aujourd’hui à la disposition de chacun –bibliothèques, dictionnaires, anthologies, manuels, abaques, etc. - la mémoire constitue une aide intellectuelle précieuse et un gage d’efficacité (de gain de temps) appréciable. Surtout, il n’est nullement certain que la rage de substituer des savoir-faire aux savoirs prépare à l’enseignement supérieur et à la vie professionnelle. Certes, les connaissances sont périssables, par exemple dans le domaine scientifique, et la priorité accordée à certaines d’entre elles est sujette aux modes. Mais il est totalement impossible de progresser, dans quelque discipline que ce soit ou dans une quelconque pratique professionnelle, sans avoir acquis une base solide de connaissances. Cette base sera d’autant plus utile que la formation de l’esprit critique aura, parallèlement, formé l’esprit à la relativité et à l’évolutivité des certitudes. Mais pour remettre en cause une connaissance, encore faut-il l’avoir acquise. QSF ne peut que s’inscrire en faux contre le discours démagogique, qui était encore celui d’un récent ministre de l’Education nationale, prétendant que la finalité de l’enseignement n’est pas l’acquisition de connaissances.

Ce discours sur la priorité des savoir-faire par rapport aux savoirs n’est pas indépendant d’une tendance, à nouveau au nom de soi-disant principes pédagogiques, à vouloir dépasser, voire nier, le découpage en disciplines traditionnelles. Si pertinent que puissent être des approches inter, trans ou pluridisciplinaires à un niveau élevé de connaissances et notamment dans la démarche du chercheur, leur pratique systématique auprès de jeunes qui ont du mal à percevoir l’objet et les méthodes de chaque discipline est seulement démagogique. Il convient de rétablir clairement la place de la discipline dans l’enseignement secondaire, de s’assurer que chaque discipline est enseignée par une personne qui a été formée à celle-ci et de mieux faire comprendre aux élèves la place et l’agencement des disciplines dans l’organisation des savoirs.

II – LES APPORTS DES UNIVERSITAIRES DANS LA FORMATION PRÉ-BACCALAURÉAT

Les universitaires ont leur part de responsabilité dans la formation des bacheliers puisqu’ils assurent largement la formation des professeurs de l’enseignement secondaire et participent désormais à celle des professeurs des écoles. Certes, cette responsabilité est limitée dans la mesure où elle s’inscrit dans des cadres – actuellement les IUFM et le CAPES - qui ne répondent pas ou peu aux souhaits de nombreux universitaires.

Sans développer à l’excès cet aspect, il convient de rappeler que, dès l’origine, QSF s’est déclaré réservé vis-à-vis du projet des IUFM, puis, après les premières expérimentations (Grenoble, Lille et Reims), résolument hostile à cette réforme. L’Association avait dénoncé la hâte avec laquelle ce projet avait été lancé sans aucune concertation préalable et l’absence d’analyse des trois expérimentations. Elle critiquait l’absence de licence généraliste pour les professeurs des écoles et redoutait que certains jeunes préfèrent devenir professeurs des écoles, avec un recrutement et une affectation à l’échelle régionale, plutôt que professeurs avec le risque d’affectation lointaine : ce risque s’est vérifié.

Surtout, le corps enseignant des IUFM est dominé par les anciens professeurs des écoles normales et par les enseignants de sciences de l’éducation. La conséquence en est la place démesurée accordée, dans la formation des futurs professeurs, à la didactique et de façon plus large aux sciences de l’éducation qui étaient (et sont encore) loin d’avoir atteint la maturité scientifique. La formation pédagogique ne saurait être confondue avec l’apprentissage de la didactique. Cette place excessive des sciences de l’éducation a aussi pour conséquence d’affaiblir, dans la formation des futurs professeurs, la place de la discipline, ce qui va à l’opposé des positions défendues par QSF et rappelées ci-dessus.

Si les craintes quant à la qualité du recrutement à l’entrée des IUFM ont été apaisées par les candidatures effectives, en revanche on a constaté que les emplois universitaires ouverts dans les IUFM ont accueilli des docteurs de qualité nettement plus faible que les emplois dans les universités et au CNRS. En outre, les recherches engagées en IUFM ayant un champ nécessairement limité, il n’était sans doute pas souhaitable d’y affecter de jeunes universitaires à temps plein : un rattachement partiel à l’université (et un enseignement partagé entre celle-ci et l’IUFM) auraient resserré les liens entre universités et IUFM. Or, c’est tout le contraire qu’on a pu observer, les IUFM cherchant par tous les moyens à se détacher des universités. Il est vrai que les universitaires, pour leur part, ont eu tendance à considérer les IUFM comme des corps étrangers et à ne pas y investir, notamment par des enseignements de préparation aux concours de recrutement.

Plus de dix ans après leur création, l’Association QSF réclame plus que jamais une profonde révision des IUFM, qui ait pour objet de renforcer la place des universitaires et celle de la discipline et de limiter le rôle envahissant des soi-disant spécialistes des sciences de l’éducation, et en particulier de la didactique.

Les projets de réforme du CAPES ont suscité des craintes de même nature. Un projet de réforme de la formation des maîtres, et partant du CAPES, a été échafaudé en 1999-2000. QSF a organisé une enquête à ce sujet (à laquelle, significativement, aucun directeur d’IUFM n’a répondu). Cette enquête a fait apparaître, de la part des universités :

Ainsi, les positions de QSF, presque toutes diamétralement opposées au projet ministériel de réforme, étaient plébiscitées par les universités. Derrière cette hostilité apparaît sous-jacente la crainte d’un abaissement du niveau disciplinaire des enseignants. Le point de vue des directeurs d’IUFM, exprimé collectivement, était tout autre. Le débat s’est poursuivi, puis enlisé. Il risque de resurgir.

Si l’Association QSF ne regrette pas l’abandon de ce projet de réforme, elle souhaite néanmoins des améliorations du concours du CAPES, qui visent à renforcer la place de la discipline et celle des connaissances, notamment en accordant aux épreuves écrites un poids au moins égal à celui des épreuves orales.

En conclusion, l’Association QSF souhaite que le débat sur l’avenir de l’école soit l’occasion de réaffirmer que l’acquisition des connaissances est l’objectif premier de l’enseignement, que la place des disciplines doit être résolument sauvegardé, et que les innovations au nom de la pédagogie doivent être introduites avec la plus extrême prudence si l’on veut éviter la répétition de catastrophes éducatives.